Iouri Droujnikov: Sa vie et ses livres  Русский  English  Italiano  Polski
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I o u r i  D r o u j n i k o v
Des anges sur la pointe d'une aiguille. Roman.
Chapitre 14
LES CHUTES SANS FIN DE IAKOV RAPPOPORT

Fonction : responsable par intérim de la rubrique Éducation communiste des travailleurs au journal la Pravda des travailleurs.
Pseudonyme d’écrivain : I. Markov.
Né le 13 janvier (26 janvier selon le calendrier actuel) 1917 à Berditchev.
Nationalité : Juif judéïen.
Origine sociale : employé.
Membre du parti depuis 1958. Carte du parti n° 61537813.
À été membre du Parti précédemment de 1934 à 1938 et de 1944 à 1951. N’a pas été membre d’autres partis. N’a jamais hésité à suivre la ligne du Parti.
N’a pas fait l’objet de poursuites avant 1917. N’a pas servi dans les troupes des gouvernements blancs. A été condamné depuis 1917 : de 1938 à 1941 et de 1951 à 1956. Entièrement réhabilité.
N’a pas été fait prisonnier ni interné en camp ennemi durant la Grande Guerre patriotique.
N’a jamais séjourné à l’étranger. N’a pas de parents à l’étranger. Langue étrangère connue : allemand (lu et parlé).
Récompenses décernées par l’État : médaille «Pour la victoire sur l’Alle magne », médaille « Pour la victoire sur le Japon ».
Soumis aux obligations militaires, officier, sous-lieutenant.
Bon pour le service auxiliaire (1). Livret militaire n° TK 1683774.
Activité militante sociale et politique : membre du bureau du Parti de la rédaction de la Pravda des travailleurs, membre du comité du Parti de la rédaction (secteur culture de masse).
Situation de famille : marié. Épouse : Assia Isaacovna Rabinovitch. Un fils : Constantin, né en 1947.
Passeport III NM n° 844283, délivré par le 104e commissariat de police de Moscou, le 18 juin 1956. Adresse permanente : 59, 3e rue Parkovaïa, bâti ment 3, appartement 94, Moscou. Tél. : 269 13 44.

Croyez-le ou non : Iakov Rappoport connaissait sur le bout des doigts toutes les réponses qu’il avait inscrites en face des questions de la bonne centaine – si ce n’est plus – de fiches de renseignements qu’il avait dû remplir dans sa vie. C’était vital pour, Dieu l’en préserve, éviter de se tremper en remplissant tel ou tel point (2). Il affirmait que chaque Soviétique devait garder ces réponses en tête, même après sa mort, car nul ne savait si, à l’entrée de l’enfer, on acceptait les Russes (sans parler des Juifs) sans fiche de renseignements. En tout cas, pour entrer au paradis, il fallait en remplir une, on pouvait en être sûr.

Iakov avait une autre raison de mémoriser toutes ses réponses : il ne pouvait répondre par oui ou par non à aucune des questions, même aux plus simples. Dans chaque non, il y avait tout de même une part de oui, et chaque oui renfermait un certain pourcentage de non. Selon lui, les réponses les plus véridiques étaient celles de la fiche de renseignements ci-dessus ; quant à ce qui n’y était pas, il ignorait si tel ou tel organisme en savait plus que lui. La seule information qu’il pût indiquer avec certitude, c’était son pseudonyme actuel, encore que là aussi, bien sûr, il y avait un pourcentage dans un sens et un pourcentage dans l’autre.

Sa mère, Sarah Rappoport, était née en Ukraine, au-delà de la fameuse ligne de résidence autorisée aux Juifs. Comme elle le raconta à son fils, dans sa jeunesse, elle avait été déportée – en tant que membre actif du Parti social-révolutionnaire démocratique de Russie – et, à son retour, elle avait vécu illégalement à Saint-Pétersbourg ; mais ensuite, poursuivie par la police, elle avait fui à Berlin, où elle avait rencontré un authentique communiste allemand. Peut-être était-il juif, peut-être pas. Sarah se souvenait que, sur les instances de ses parents (le père de Sarah avait un atelier d’horlogerie), le rabbin de la synagogue de Berlin avait circoncis son petit garçon le 13 janvier 1917 et avait indiqué ce jour comme date de sa naissance sous le nom de Yankel.

«Et depuis, avec la bénédiction de ce rabbin, se plaignait Iakov, je passe à la circoncision dès qu’il en prend l’envie à quelqu’un. »

Lors de l’établissement de ses papiers d’identité, en 1933, il prit le nom de Iakov. Sarah appelait son ancien mari Marc, les camarades l’appelaient Meyer : personne n’employait son vrai nom. À la synagogue, le garçon avait été inscrit sous le nom de son père, mais durant toute son enfance, personne n’avait jamais évoqué celui-ci ; il était resté en Allemagne et Sarah, revenue en Russie après la révolution, craignait que son fils ne parle trop. Elle supposait que, puisque son mari n’écrivait pas, c’est qu’il était dans la clandestinité. Et c’est pourquoi elle avait inscrit son fils sous son nom de famille à elle.

Un jour, un étranger était venu. À cette époque, Sarah travaillait comme dactylo au Sovnarkom (3). L’étranger, qui parlait un russe approximatif, transmit des salutations et un colis. Il tenta de convaincre la mère de Iakov de rejoindre son mari qui, ainsi qu’il le lui annonça, avait depuis longtemps émigré aux États-Unis et possédait une petite affaire.

«Peut-être aussi qu’il a oublié qu’il est communiste ! s’écria Sarah, furieuse. Mais dites-lui de ma part que pour rien au monde je ne changerai d’opinions !

–Pas besoin de changer d’opinions, insistait l’Américain. Vous serez communiste en Amérique. Ici, beaucoup de communistes, chez nous, pas beaucoup. Et puis… Il est quand même père pour votre enfant… Il vous aime !

– S’il m’aime, il n’a qu’à venir ici construire le communisme ! »

Iakov n’entendit plus jamais parler de son père, et il ne chercha pas à en savoir davantage, afin d’éviter tout malentendu et, dans les fiches de renseignements, il répondit toujours qu’il n’avait aucun parent à l’étranger. Comme il ne possédait pas de certificat de naissance, au moment de recevoir ses papiers d’identité, il remplaça Berlin par une autre bonne ville, Berditchev, car ça commençait aussi par Ber. Comme l’avenir allait le montrer, il fit bien. Quel document pouvait-il présenter à la police ? Uniquement le vieux passeport de Sarah, avec lequel, avant la révolution, elle avait passé la frontière dans les deux sens. Or, dès qu’on présente un document, les embrouilles commencent. Dans le passeport de sa mère, on pouvait lire : «Confession : judaïque».

«Elle était quoi, ta mère ? demanda le chef de la police.

–Juive.

–Et comment on peut le savoir ?

–Judaïque, ça veut dire juif.

–Tu ne mens pas ? demanda le chef, méfiant.

–Parole de komsomol !

–Et alors, “judaïque”, c’est pire que “juif ”?

–Ben, pas vraiment…

– Bon, alors puisqu’il faut être précis, on va mettre “judaïque”. »

L’employée chargée de remplir son passeport de sa belle écriture inscrivit, à la place de « judaïque », « judéïque ». Comme il s’en étonnait, elle le rassura :

«Qu’est-ce que ça peut faire, fiston ? Dans notre pays, toutes les nations sont égales. »

Il en résulte que Iakov Markovitch Rappoport n’était ni Iakov, ni fils de Marc, ni Rappoport. On ne savait avec exactitude quand il était né, et ce qui était certain, c’est qu’il n’était pas né à Berditchev. Il ne lui fut attribué aucune des nationalités existantes et il ne lui restait plus qu’à devenir le fondateur et l’unique représentant en URSS d’une nouvelle nation : les Judéïens.

Lorsque, en 1935, après l’assassinat de Kirov, le camarade Staline étudia les listes où figuraient les noms des membres responsables et moins responsables de l’appareil, il fit une petite croix devant certains noms. En face de celui de Sarah Rappoport, il fit un point au crayon bleu, se mit à réfléchir et même à suçoter sa pipe. Il connaissait bien Sarah. Ils s’étaient vus souvent avant la révolution. Il l’avait prise pour une Géorgienne et lui avait fait un peu la cour. C’était alors presque une fillette, mince comme un sarment de vigne, avec une longue tresse noire. En 1919, à son retour en Russie, elle avait embelli, même si elle avait pris quelques formes. Staline l’avait revue au CC et, lui posant la main sur l’épaule en vieux camarade, il lui avait proposé de venir travailler avec lui à l’Inspection Ouvrière et Paysanne.

«On ne trouve pas facilement de bons cadres », dit-il avec son fort accent géorgien.

Sarah Rappoport était devenue dactylo auprès de Varlaam Avanessov, vice-président de l’IOP, qui travaillait en contact étroit avec Dzerjinski. Cependant, Staline n’aimait pas son adjoint car celui-ci ne pouvait pas s’empêcher de faire des objections à tout propos. On disait qu’il s’y mêlait une part de l’hostilité du Géorgien envers un Arménien, mais ce n’était pas vrai. Une fois Sarah embauchée par son adjoint, Staline l’avait invitée à sa datcha de Barvikh pour se promener en forêt. Un jour, sur un sentier, alors que Staline avait posé, par hasard, sa main autour de la taille de Sarah, ils avaient croisé Lénine. Celui-ci s’était arrêté et, avec sa franchise et sa malice coutumières, il avait déclaré en les menaçant du doigt :

«J’ai l’impression qu’il se noue des relations petites bourgeoises entre le président de l’IOP et la secrétaire d’Avanessov, je me trompe ? Il faut lancer contre eux l’Inspection Ouvrière et Paysanne!»

Quand il avait compris qu’il n’arriverait à rien autrement, Staline avait proposé à Sarah de l’épouser, promettant de divorcer si elle acceptait. Mais Sarah avait refusé, on ne sait pourquoi. Et Staline ne l’avait plus jamais invitée à pique-niquer.

«Voilà qui demande réflexion, songeait Iakov, bien plus tard. Staline aurait pu m’adopter. Et, de mon côté, j’aurais pu l’appeler “camarade papa”.»

En faisant son point au crayon bleu en face du nom de Sarah, Staline se souvint d’abord que, dans sa jeunesse, elle avait une très belle peau. Puis il se souvint de l’affront qu’elle lui avait fait subir. Ensuite, il évoqua Avanessov qui, entre-temps, était mort. Cet Avanessov était le type même de l’égoïste. En 1918, quand Malkov, le commandant du Kremlin, lui avait demandé que faire de Fanny Kaplan, après qu’elle eut blessé Lénine, il avait donné l’ordre de la fusiller, sans même demander son avis à Staline. Comme s’il voulait se faire bien voir par Lénine, et le pousser, lui Staline, sur le côté. D’ailleurs, Fanny Kaplan était juive. Et Sarah avait dit qu’elle l’avait connue avant la révolution, semblait-il. Le Camarade Staline réfléchit encore un peu, dessina une petite croix en face de Rappoport et écrivit dans la marge : « Peut-être liée à l’attentat contre Lénine?»

On arrêta la mère de Iakov. Depuis la Loubianka (4), elle envoya à Staline une lettre pleine d’indignation : « Koba ! J’exige que tu me libères immédiatement. C’est ignoble, de régler ses comptes avec une femme!» Pour les mots « ignoble » et « j’exige », Sarah Rappoport fut fusillée.

À cette époque, Iakov se préparait à devenir sculpteur. Il rêvait de créer des oeuvres monumentales. Son travail de fin d’études s’intitulait : «Lénine et Staline à Gorki». Staline est venu voir Lénine, ils sont assis tous les deux sur un banc, et Lénine parle avec enthousiasme de l’avenir, tandis que Staline développe avec enthousiasme les idées de Lénine. Il y avait là une très légère manipulation historique : à l’époque offerte par Rappoport à l’éternité, Lénine ne pouvait déjà plus parler. En revanche, du point de vue du réalisme socialiste, c’était parfait.

À l’Institut des beaux-arts, Iakov réussit à cacher que sa mère avait été arrêtée et tout se passa sans anicroche. Dommage seulement que lui, fils de deux révolutionnaires, ne pût jamais s’en vanter, d’abord parce que son père vivait à l’étranger, ensuite parce que sa mère était victime

de la répression, et plus tard, pour qu’on ne puisse lui reprocher d’avoir, jadis, caché la vérité. Comme tout le monde, Iakov comprenait qu’une fiche de renseignements, c’est une dénonciation contre soi-même, et il n’était pas pressé de fournir trop de détails. Mais quand il cessa d’en fournir, il était déjà grillé.

À peine sorti de l’Institut, il fut chargé de sculpter une statue de Lénine haute de cent mètres pour le toit du palais des Soviets, en construction sur les bords de la Moskova, à la place de l’église du Christ-Sauveur que l’on avait fait exploser. Les autres sculpteurs ouvriers-paysans qui travaillaient sur le monument se moquaient du Judéïen Rappoport, ce qui, pour la première et dernière fois de sa vie, éveilla en lui un sentiment national. Il alla à la police demander l’autorisation de changer de nationalité. Il voulait que son passeport comporte la mention «juif» ou, si ce n’était pas possible, n’importe quelle autre mention, du moment que cette nationalité existât.

« Comment ça, n’importe quelle autre ? demanda le chef de police. Tu es quoi, en fait, toi?

–Juif, youpin, quoi…

– C’est bien sûr, tu es juif?

–Vous n’avez qu’à me regarder ! »

On lui promit de tirer la chose au clair et on lui fit remplir une nou velle fiche. La nuit suivante, il était arrêté. Au cours des interrogatoires, Rappoport apprit qu’il était un espion au profit de la République Judéïque. On ne le frappa même pas. On lui permit de se reposer de la nourriture et de l’eau pendant deux jours, puis on lui donna du hareng en saumure. Encore deux jours et, par nostalgie de l’eau, il se souvint qu’en effet, il était un agent des services de sûreté de la république bourgeoise de Judéie. Il n’avait plus peur que d’une chose, à ce moment-là, c’était qu’on l’obligeât à montrer la Judéie sur une carte. Mais personne ne le lui demanda.

«Tu n’es pas un agent, rectifia l’enquêteur, tu as été embauché par des agents, pigé ? »

C’était quand même de la chance. Une enquête prouva que les autres sculpteurs de son atelier avaient fait exprès de faire une statue trop lourde. Le palais des Soviets était construit sur un sol marécageux et leur Lénine devait s’écraser sur la Maison du Gouvernement, juste en face du palais. De sorte que Iakov s’en tira sans trop de mal. Condamné sans jugement par l’Assemblée singulière, il reçut les dix ans lui revenant pour haute trahison, aggravée par ses déclarations contre l’amitié des peuples de l’Union soviétique (il s’était traité de youpin) ; de la prison de la Lioubianka, il fut envoyé au centre de transit de Krasnaïa Presnia, d’où il partit pour un camp de transit sur la rivière Vtoraïa, près de Vladivostok.

À peine arrivé au camp, Iakov fut terrorisé, définitivement. Le premier jour, alors qu’il faisait la queue pour recevoir sa ration, quelque chose de lourd lui tomba dessus. Il s’écroula sous les gros rires de ceux qui étaient derrière lui. Ce qui lui était tombé dessus, c’était un homme gelé que tenaient deux droits communs, et qui leur avait échappé. Rappoport se releva et soutint le mort jusqu’au guichet où les préposés stupides n’y virent que du feu et servirent à l’homme sans vie une ration – aussitôt récupérée par les truands.

L’homme mort reçut sa ration pendant deux jours, dissimulé la nuit par les truands. Rappoport avait l’impression que le visage du mort ne lui était pas inconnu. Il ne faisait aucun doute que c’était un Juif. Cela fut confirmé le troisième jour : les gardes découvrirent le cadavre, et son matricule révéla son nom. C’était le détenu Ossip Mandelstam (5). Le bruit courait qu’il avait été assassiné par les droits communs, avec la bénédiction de la direction du camp. Iakov ne fit pas tout de suite le rapprochement entre ce Mandelstam et le Mandelstam-poète. Et il ne lui resta que le regret de l’avoir rencontré un peu tard.

C’est Iakov lui-même qui racontait qu’il avait séjourné dans le même camp que Mandelstam, mais ce n’était peut-être pas vrai, ou bien cela s’était passé un peu différemment, ou bien c’était un autre Mandelstam, un homonyme du grand poète russe. Car l’acteur plein de talent qu’était Rappoport jouait toujours un peu sa vie et il en rajoutait toujours une petite louche.

Évidemment, il tenait à rester en vie et chercha les meilleurs moyens d’y parvenir, compte tenu des possibilités réelles du camp. Il fit la maquette du journal mural « Pour un travail de choc », y écrivit des notules traitant, selon son expression, « du choc du travail sur les détenus ». De plus, il sculpta dans l’argile un buste du directeur du camp. Mais l’argile sécha et le directeur se fissura.

Un jour, les détenus étaient au bain de vapeur. Rappoport était le dernier, et il était encore couvert de savon, quand on fit entrer les femmes. Ce qui le sauva, c’est qu’il ne sut comment réagir. Il continua par inertie à remuer les mains comme s’il se savonnait, quand tout à coup, on entendit crier dehors que la guerre avait éclaté. S’il n’avait pas été couvert de savon, Iakov aurait pu se constituer un harem. Et mourir en héros, si toutes ces femmes en manque l’avaient découvert là.

On formait pour le front des bataillons disciplinaires composés des

voleurs détenus dans les camps. En tant que politique, Rappoport ne pouvait bénéficier d’une telle confiance, mais on manquait de jeunes voleurs pour atteindre la norme. Et comme Rokossovski, le représentant de l’état-major, savait que les recrutés des bataillons disciplinaires seraient envoyés, une bouteille de mélange inflammable au cou, sous les chenilles des tanks, ce qui l’intéressait, c’était moins leurs opinions que leur capacité de courir. On mit les politiques en plusieurs rangs et on leur ordonna : «À mon commandement, courez!» Iakov arriva troisième de son rang, et comme on en prenait trois par rang, il se retrouva au front.

Le soldat Rappoport reçut cent grammes d’alcool à ingérer et un litre de kérosène, réparti dans deux bouteilles, à porter. Il se coucha à l’approche du tank qui fonçait sur lui et attendit. Mais le tank s’arrêta à deux mètres de lui : son carburant s’était épuisé avant celui de Rappoport. Celui-ci se releva et voulut retourner vers les siens, mais il fut abattu par les soldats soviétiques munis de mitraillettes, qui avançaient en ligne derrière les bataillons disciplinaires, histoire de les encourager.

Une fois de plus, Iakov eut de la chance : il n’avait que deux blessures légères et on ne l’envoya pas à l’arrière à sa sortie de l’hôpital militaire. Le chirurgien, juif lui aussi, avait ordonné la publication d’un journal intitulé : « Pour un retour dans les rangs ! » Un numéro de ce journal tomba sous les yeux de l’aide de camp du commissaire politique du front, qui se faisait soigner ici une maladie galante. Cet aide de camp était chargé d’écrire un article pour la Pravda. Couché dans son lit, nourri trois fois par jour, Iakov écrivit l’article en un jour et, une semaine plus tard, il le lisait dans la Pravda, sous la signature de Rokossovski.

Rappoport aurait dû être renvoyé au front, mais l’aide de camp du commissaire politique songea que son chef aurait peut-être d’autres articles à écrire. Ayant appris que Rappoport savait l’allemand, il l’emmena à l’état-major du front. On effaça sa faute passée et il fut mis à la disposition du Septième département (6).

Dans la cabine des véhicules sonorisés, le speaker était assis à côté du chauffeur. Le véhicule, équipé de mégaphones, s’approchait autant que possible de la frontière, se dissimulait à l’orée du bois et appelait les Allemands à se rendre, car de toute façon, la guerre était finie pour eux. La voix de l’ancien détenu, autrefois retourné par les services d’espionnage de la république bourgeoise de Judéie, parvenait jusqu’aux troupes soviétiques et même, si le vent était favorable, jusqu’à l’ennemi. Mais, dans la fiche de renseignements qu’il avait remplie précédemment, à la ligne

«langue étrangère connue», un détail manquait : l’instructeur Rappoport chargé de la démoralisation de l’ennemi parlait bien l’allemand, mais avec un accent très prononcé. Les Allemands, au fond de leurs tranchées, prenaient ses appels pour des émissions humoristiques, et le moral de l’armée allemande remontait.

Rappoport se retrouva un jour, sans l’avoir voulu, sur le territoire occupé par l’ennemi – mais cela, il n’en fit mention dans aucune fiche de renseignements. Alors que les unités de Rokossovski reculaient pour niveler le front, une nuit, la PIP (7) s’embourba sur une route noyée par la pluie. Par une petite lucarne semblable à une meurtrière, Iakov constata qu’il était encerclé par des sections entières de soldats allemands. Heureusement, ces soldats étaient très «réchauffés» par la boisson. Rappoport poussa le haut-parleur à fond :

«Kameraden! Achtung! prononça-t-il d’une voix solennelle en s’efforçant de parler sans accent. Wir sind von der PK. Sonderauftrag des Oberkommandos. Eingehender darf ich nicht sagen. Wir müssen noch heute im Rücken der Iwans sein… Doch diese verdammten Landstrassen ! Los ! Greift alle zu ! Feste ! Der Deutsche Soldat muss mit dem russischen Strassendreck fertig werden. Hei-Ruck !… (8) »

Le moteur hurla, les soldats crièrent pour s’encourager les uns les autres. Les roues nageaient dans la boue brune, mais les pavés n’étaient pas loin. Sentant une base solide sous ses roues, Rappoport reprit le micro :

«Danke, Kameraden ! cria-t-il. Sieg heil !

–Heil!» crièrent les soldats en lançant le bras en avant.

Les deux Soviétiques rentrèrent chez eux comme si de rien n’était. Personne n’avait remarqué leur absence et eux-mêmes n’allèrent pas s’en vanter. De toute façon, on ne les aurait pas crus et Iakov aurait reçu du Smertch (9) une dizaine d’années de plus pour cette nouvelle trahison.

À vrai dire, beaucoup de gens à la rédaction trouvaient cette histoire invraisemblable, mais c’est ainsi que Rappoport la racontait, et qui pouvait-on croire, en dehors de lui? Un an avant la grande victoire, en guise de récompense, il fut rétabli dans les rangs du parti.

Durant toutes les années de guerre, il avait correspondu avec une

camarade de l’Institut, Assia Rabinovitch. Il ne s’était rien passé entre eux, mais, après son arrestation, elle lui avait apporté des colis. Assia avait été évacuée dans l’Altaï, elle vivait à Biisk et enseignait le dessin dans une école. Après la fin de la guerre avec l’Allemagne, les unités où servait Iakov furent transportées sur le front japonais. Il y arriva à la veille de la fin de cette guerre-là et fut démobilisé peu de temps après. Il quitta l’Extrême-Orient pour rejoindre Biisk, bien sûr. En chemin, il rencontra, à Barnaoul, Vassia Kouptsov, un autre camarade d’Institut, devenu metteur en scène principal du théâtre d’art dramatique. Il aida Iakov à entrer au journal du district la Pravda de l’Altaï, Assia vint s’installer à Barnaoul, et ils se marièrent, pour ainsi dire.

Rappoport portait sa capote d’officier sans galons. Au journal, il grimpa très vite les échelons et devint chef de la rubrique littéraire et artistique. Quand commença la lutte contre les cosmopolites, il écrivit sans se faire prier des articles sur ceux qui léchaient les bottes de l’Occident. À la maison, il expliqua à Assia la ligne générale du Parti dans ce domaine.

«Pour ne pas avoir l’air antisémite, tu dois appeler les youpins des cosmopolites.»

Au journal, il dirigeait la rubrique « Dire qu’ils mangent le lard russe», titre qu’il avait emprunté à une fable célèbre à l’époque, et il farcissait ses papiers d’exemples vivants tirés de la vie des cosmopolites de l’Altaï. Du lard, il n’y en avait pas dans l’Altaï, mais la rubrique avait belle allure, avec ce titre. Contre toute logique, il était resté naïf et ne soupçonnait pas que les articles, poèmes et même déclarations orales, à l’égal des fiches de renseignements, étaient des dénonciations. Et cette fois, pas seulement contre lui-même.

Pour mener la lutte contre le cosmopolitisme sans patrie, on envoya de Moscou le grand poète Alexandre Jarov, accompagné d’un historien de l’art en civil. D’après leur plan, les cosmopolites, c’étaient tous les travailleurs de la culture et des arts de la région appartenant à la nationalité que l’on sait. Le premier secrétaire du comité de district du Parti, Béliaïev, examina avec ses deux hôtes la liste qu’on leur avait préparée. Quand ils arrivèrent au nom de Rappoport, le secrétaire se gratta doucement la joue et le raya.

«Impossible ! objecta Jarov. Celui-là aussi est certainement un cosmopolite. C’est mon foie qui me le dit !

–Il me semble, camarades, que nous connaissons mieux que vous les cosmopolites de notre district ! » le coupa Béliaïev. Rappoport écrivait tous ses discours et interventions.

«Mais qu’allons-nous faire, si nous n’avons pas le nombre prévu ? fit Jarov.

–Nous avons ici un véritable cosmopolite, bien que russe. Il s’agit de Kouptsov, le metteur en scène de théâtre. Nous allons l’inscrire à sa place…»

La fille de Béliaïev avait terminé ses études à l’Institut théâtral l’année précédente, et Koupsov refusait obstinément de lui offrir un premier rôle.

On envoya bientôt les cosmopolites construire la ligne de chemin de fer Baïkal-Amour (dont la construction, comme on le voit, avait déjà commencé (10)). Tous ceux qui connaissaient Rappoport conclurent que s’il avait été épargné, ce n’était pas par hasard, et ils se mirent à l’éviter.

«Ne craignez rien, disait-il pour les rassurer. Ce sera bientôt mon tour.

–Ne dis pas ça, ça porte malheur ! s’écriait Assia. Je préfère qu’on pense du mal de toi. »

Les ennuis ne se firent même pas attendre un an. Dans un de ses articles, Rappoport avait rappelé que «tovarichtch» (camarade) était un mot d’origine turque. Où avait-il lu cela, il ne s’en souvenait pas, dans un dictionnaire étymologique, sans doute. Mais surtout, pourquoi avaitil écrit cela ? Et quel diable l’avait poussé à se lancer dans ces raffinements philologiques ? Il reçut une convocation. Sur le bureau du jeune et sympathique instructeur, il aperçut son article et une enquête concernant ses déclarations contre le mot « tovarichtch ». Entre parenthèses, l’article affirmait que la langue russe était la plus grande, la plus puissante, la plus véridique et la plus libre du monde, mais cela, voyez-vous, n’intéressait pas le juge. Cette fois, on n’accepta pas de colis et Assia fut grossièrement chassée.

Comme le secrétaire du comité de district Béliaïev avait été arrêté, lui aussi, on se rappela que Iakov avait précédemment tenté de se soustraire au juste châtiment, alors qu’il était un cosmopolite sans patrie. De plus, un informateur de sa rédaction déclara que l’accusé interprétait ainsi un couplet de la célèbre chanson :

Notre locomotive, fonce en avant!

Et prend ta mère, par-derrière et par-devant! (11)

« Chez nous, rien ne se perd, même les dossiers en vers », plaisanta le juge, en faisant une rime, lui aussi.

Lorsqu’on fouilla chez Rappoport, on trouva une boîte pleine de médailles allemandes que Iakov avait rapportées du front. La boîte fut confisquée et le dossier complété par la liste exhaustive des croix de fer de tous ordres que l’accusé, l’ancien sous-lieutenant Rappoport, avait reçues pour espionnage, cette fois au profit de l’Allemagne fasciste. Récidiviste en tout, il avoua bien sûr une fois de plus, et le juge lui demanda :

«Tu ne connais pas quelques bonnes blagues ? »

Les blagues soviétiques, c’est ce que Iakov craignait le plus. Il n’avait vraiment pas besoin de ça.

«Imbécile ! fit le juge. Ceux qui en connaissent de bonnes, je leur mets dix ans, les autres en ont vingt-cinq. Franchement… et en plus, tu te dis cosmopolite !.. »

Muni de ses vingt-cinq ans, Rappoport arriva à Karaganda où les prisonniers de guerre allemands tiraient leur temps. Bien entendu, on le chargea de mener parmi eux, en allemand, un travail de propagande pour qu’ils s’installent au Kazakhstan et y construisent le communisme. En outre, il s’occupa du journal mural, qui s’intitulait cette fois: «Pour une libération anticipée ! » Cette mesure ne s’appliquait pas aux politiques, mais du point de vue de l’éducation de l’homme nouveau, il fallait absolument traiter cette question dans le journal. D’ailleurs, cette fois-ci, il ne fit que quatre ans. En 1955, on le relâcha, d’abord en résidence surveillée avec un passeport de loup (12), qui resta pour lui un souvenir cher à son coeur :
Ministère de l’Intérieur. Bureau 134
4 janvier 1955

CERTIFICAT

Le citoyen Rappoport I. M., né en 1917 à Berditchev, de nationalité judéïque, est employé comme taupe allemande et, en tant que colon spécial, il n’est autorisé à vivre que dans les limites de Karaganda et de la station de chemin de fer Maï-Koudouk. Rappoport I. M. est inscrit à l’adresse suivante : baraque 18, station Maï-Koudouk. Ne fait pas l’objet d’interdiction légale. Valable jusqu’au 31 janvier 1956.
Chkourov
Adjoint au responsable opérationnel du département du ministère de l’Intérieur de la République Socialiste Soviétique du Kazakhstan

La première chose que fit Iakov, ce fut d’aller à la bibliothèque chercher l’origine du mot turc « tovarichtch ». Il apprit que ce mot venait de tovar, le bétail et de is, l’ami. Ce qui changeait fondamentalement les choses. Ainsi donc, les camarades, c’était des amis qui se conduisaient comme des bêtes. «Un véritable ami, disait Iakov, c’est celui qui, d’abord sait tout sur toi et ensuite seulement transmet l’information. »

Assia vint le rejoindre et ils attendirent ensemble sa réhabilitation.

« C’est quoi comme nation, les Judéïens ? lui demanda-t-on une fois de plus à la police, en examinant les papiers du camp.

–Un Juif judéïen », répondit-il d’un air sombre.

C’est ce que l’on inscrivit sur ses papiers après sa réhabilitation.

Les Rappoport repartirent à zéro. Ils obtinrent l’autorisation d’habiter Moscou et, avec le temps, ils se virent attribuer un appartement d’une pièce. Assia, qui avait beaucoup grossi et vieilli, devint puéricultrice dans une crèche. Iakov prit un pseudonyme et se mit à écrire des articles pour les journaux et les magazines. Il ne pensait jamais à son passé, et dès qu’il s’asseyait pour écrire, il se coupait d’abord quelques tranches de pain blanc, posait sur chaque tranche un morceau de saucisson ou de fromage, et rangeait le tout comme les cases d’un jeu d’échec, autour de lui sur la table. Il écrivait quelques lignes, puis il disait : «Échec!» Et il avançait un bout de pain avec du saucisson vers sa bouche. Au camp, il avait dû fouiller les poubelles avec une pelle pour y repêcher des épluchures de pommes de terre et les faire cuire sur la pelle au-dessus d’un feu de brindilles. Des années plus tard, la sensation de faim ne le quittait toujours pas, même après un repas abondant.

«Je suis Markov, j’ai été marqué à vie ! » disait-il.

On publiait volontiers ses papiers, on le laissait partout remplir des demandes d’embauche, mais on ne l’embauchait pas, même dans les plus minables journaux à grand tirage.

Makartsev, qui venait d’être nommé rédacteur en chef de la Pravda des travailleurs et qui était encore plus énergique et audacieux que main-tenant, lui proposa un poste de collaborateur littéraire. C’était un salaire de misère mais un salaire stable, aussi Iakov accepta sans hésiter. À cette époque, il essayait en vain d’être réintégré dans le Parti.

Du fait de ses deux séjours en camps, la commission du parti repoussait la décision. Ce fut encore Makartsev qui l’aida mais, en recevant une nouvelle carte, Rappoport constata qu’il avait perdu son ancienneté dans le Parti. C’est ce qui lui faisait le plus de peine : il espérait un jour devenir un vieux bolchevik et recevoir une retraite améliorée.

On le connaissait bien dans le monde de la presse, aussi personne ne s’étonna quand il devint responsable par intérim du service Éducation communiste. Au début d’une offensive du communisme sur tous les fronts, il avait été décidé de créer une rubrique semblable dans tous les journaux. C’est indispensable, pensait Iakov. Par la bouche de Khrouchtchev, le Parti nous avertit solennellement que la nouvelle génération des Judéïens soviétiques vivra sous le communisme. La mission de cette rubrique est de préparer les vieux aux nouvelles difficultés. Sans cette préparation, leur vie risque d’être assez dure.

En fait, le journaliste Rappoport – pseudo : Markov – occupait depuis longtemps les fonctions de chef de service. Mais les années passaient et il n’était toujours pas titularisé. À sa place, un Russe serait parti, vexé. Mais Rappoport, tout en étant judéïen, était quand même surtout juif, et il n’avait pas intérêt à lâcher cette place.

« Ça arrange bien Makartsev, de te maintenir comme remplaçant ! s’indignaient ses camarades.

–Il considère que le provisoire me donne du tonus, répondait Rappoport avec un sourire acide. J’ai un ami, Micha Sviétlov, qui dit que sa phrase préférée, c’est “la somme en toutes lettres”… »

Il aimait bien Makartsev, n’oubliait pas qu’il l’avait aidé et acceptait son sort. Ce qu’il ne pouvait supporter, c’était les déplacements.

«Tout ce que je verrai là-bas, je ne l’écrirai pas, expliquait-il. Et s’il s’agit d’inventer, je peux le faire en restant ici. »

Ce que Iakov aimait par-dessus tout, c’était les réactions des lecteurs. Oh, il était le Roi de la réaction ! À chaque événement, on recevait l’ordre de se faire l’écho des sentiments du peuple tout entier ; il s’asseyait alors à son bureau, décrochait le téléphone et dénichait rapidement les candidats à l’écho : directeurs, peintres en bâtiment, acteurs, académiciens, chauffeurs de taxi. Il leur lisait à toute vitesse par téléphone ce qu’ils devaient dire et ajoutait :

«Tout est parfaitement correct, chez nous. Rien n’est falsifié, on est bien d’accord!»

Et il se faisait une note d’honoraires de 5 roubles par réaction.

« Les réactions, je vais vous dire ! C’est la voix du peuple, expliquaitil aux stagiaires de la faculté de journalisme. Mais, allez-vous me dire, n’est-ce pas cela qu’écrivent nos merveilleux écrivains soviétiques ? Et vous aurez raison ! Des romans-réactions, des nouvelles-réactions. Les poèmes, je n’en parle même pas! Vos poètes soviétiques préférés, ce sont des réactionneurs professionnels. Je pourrais écrire mieux tout seul, bien sûr, mais je les appelle pour leur faire gagner un peu d’argent… Quoi de plus agréable : on parle au nom du peuple et du coup, on n’est responsable de rien ! Mais attention : écrire pour les autres exige un véri table sens artistique. Écrire pour soi-même, n’importe quel idiot sait le faire. Mais là, il faut entrer dans le rôle. Non, mes enfants, la réaction, c’est de la grande littérature. Écoutez plutôt ! »

Et il leur lisait des modèles à l’usage des artistes. « Nous approuvons (condamnons, protestons, stigmatisons, exigeons) unanimement. » À propos du lancement d’un spoutnik, de la mise à l’eau d’un brise-glace atomique, de l’intervention de celui qu’il fallait où il fallait, du procès des écrivains chez nous, des communistes ailleurs, et aussi de l’agression des impérialistes américains ou de l’État d’Israël. Pour ce dernier cas, Rappoport avait des spécialistes : les deux fois Juifs de l’Union Soviétique (13).

De temps en temps, Rappoport disparaissait mystérieusement. Seul Makartsev savait qu’il était au raïkom ou au CC. S’il devait écrire pour un homme de rang inférieur, on lui disait : « Il faut l’aider à écrire. » S’il s’agissait d’un rang intermédiaire : «Vas-y, il va t’aider à écrire.» C’est-àdire qu’il te donnera des indications pour écrire comme lui-même l’aurait fait s’il avait su écrire. S’il devait écrire pour un échelon supérieur, il écrivait comme pour l’intermédiaire, puis on castrait son texte sur place et après seulement, on l’envoyait au destinataire.

Un matin, on le convoqua d’urgence au palais des congrès du Kremlin pour écrire des tchastouchki (14) pour le groupe folklorique « Les P’tits gars de Iaroslavl », qui avait plu à Khrouchtchev. Les p’tits gars devaient les chanter le soir même. Rappoport fut chagriné, car ils n’interprétèrent pas son meilleur couplet :

    Les savants pensent qu’on devrait
    lancer sur la lune une fusée
    Maintenant nos grands progrès
    On peut plus les voir de près.

On le chargeait d’exprimer les pensées des ouvriers de choc et des militants du parti, des trayeuses et des porchères, des directeurs d’usine et de magasin, des permanents du Parti et des syndicats, des chefs militaires et des héros, des lauréats et des députés, des écrivains et des compositeurs, et aussi des vétérans qui saluaient la jeunesse, et des jeunes éclaireurs à qui on avait confié la mission de saluer les vétérans. Il écri

vait pour les secrétaires des partis communistes des pays d’Afrique et d’Asie. Il aurait pu écrire pour le président de la république de Judéie, si celui-ci s’était présenté. Les honoraires étaient versés aux orateurs euxmêmes, lesquels recevaient cela comme un dû. Quant à Iakov, il avait parfois droit à un serrement de main.

En lisant ces articles signés par d’autres, il parcourait en diagonale les lignes qu’il connaissait déjà, grognant quand il constatait qu’on avait modifié certains passages, et il jetait le journal à la poubelle.

«Vous avez vu ça ? ronchonnait-il. Ils ont changé mon texte. Qu’estce qu’ils croient ? Qu’ils sont plus communistes que moi ? »

Il confectionnait des petits puzzles comme il en existe pour les enfants. « Deux paragraphes de porchère, trois paragraphes de trayeuse, et voilà un cadeau pour les fêtes», ronronnait-il en travaillant des ciseaux à l’approche d’une réunion, d’une rencontre, d’une assemblée, d’un conseil, d’un meeting, d’assises, d’un forum, d’un séminaire, d’un symposium, d’un colloque, d’un congrès ou même d’un congrès national. Il livrait sur le carreau les rapports, interventions, discours, adresses, lettres collectives, résolutions, saluts de toutes sortes, recommandations aux descendants, etc. S’il se trouve une personne pour douter que les conférences du Parti, les assemblées de militants et les plénums se déroulaient entièrement d’après un scénario établi par Iakov, c’est sûrement un antisémite. La seule chose que le président de séance prononçait sans papier, à la fin, c’était : « Qui est pour ? Voté à l’unanimité. » Mais ensuite, il reportait son regard sur son guide-âne contrôlé et validé : «Permettez-moi, camarades, de remercier en votre nom et de tout coeur le Comité Central de notre cher Parti et, personnellement… »

«Je vais vous dire une chose, mes chatons, concluait Rappoport, en s’adressant aux plus jeunes collaborateurs de la rédaction. S’il existe au monde des gens pour qui Iakov Markov n’a jamais écrit, sachez que nous n’avons rien à faire avec ces gens-là ! Et que si nous faisons jamais un bout de chemin avec eux, il ne sera pas long!»

Comme tous les très grands hommes, Rappoport parlait parfois de lui-même à la troisième personne. Quand on le réclamait de toute urgence, on lui offrait généralement les meilleures conditions de travail. Et s’il avait accès à la cafétéria spéciale, il écrivait rapidement son intervention et y mettait ce qu’il fallait. Car ce qu’il fallait et dans quelles circonstances, il le savait toujours mieux que ses commanditaires. Mais si on lui demandait par téléphone d’apporter un rapport tout prêt, il répondait que, bien sûr, il ferait tout ce qu’il pourrait, mais ici, au journal, les conditions n’étaient pas favorables à un travail de cette importance. Vous devez comprendre, c’est un journal ! Il y a du bruit, de l’agitation… Et il traînait jusqu’à ce qu’on lui envoie un laissez-passer pour le lieu où devait être lu le rapport. À peine arrivé, il se rendait à la cafétéria et achetait une boîte de crabe pour Assia, un morceau d’esturgeon fumé, du saucisson sec et, l’hiver, des tomates et des bananes. Une fois qu’il avait bourré son cartable de produits introuvables ailleurs, il sortait la boîte contenant son Piiama. Ce Piiama, ou Puzzle Idéologique de Iakov Markovitch, était un ensemble de mots, phrases, citations et paragraphes entiers qu’il avait découpés dans les journaux, triés par thèmes et rangés dans une boîte ayant contenu un flacon de parfum «Moscou Rouge ».

Une fois reçue la commande d’article ou d’exposé, Iakov étalait son Piiama, c’est-à-dire qu’il tirait de sa boîte les idées dont il avait besoin, les actualisait en fonction du contexte et, s’il le fallait, il y introduisait, sans le moindre enthousiasme, un exemple qu’il avait puisé dans ses conversations téléphoniques. Iakov Rappoport n’ayant jamais déposé de brevet, ses méthodes et matériaux peuvent être utilisés sans indication de sources.

Un jour, on lui envoya une voiture. La réunion à caractère idéologique qui se tenait dans la salle des colonnes du palais du Kremlin et qui portait sur le travail en direction de la jeunesse avait déjà commencé, quand il avait été suggéré de modifier de toute urgence une par-tie des discours. Ce qui n’empêcha pas Rappoport de chercher d’abord la cafétéria. Pendant que toute la salle attendait. Mais la cafétéria était fermée. Il entra dans la salle de repos du présidium, posa son cartable près de lui (pour éviter de se le faire voler), sortit son Piiama et, ayant pris connaissance du thème du jour, il se mit à dicter à la dactylo le discours d’introduction du président de séance. Sitôt qu’il eut terminé, le président le prononça. Puis, tout se passa comme sur des roulettes : dès qu’il avait achevé un texte, son auteur demandait la parole et grimpait à la tribune.

À la fin de la réunion, on vit arriver un invité d’honneur : Youri Gagarine. Il venait de prendre la parole à deux autres meetings, ce qui expliquait son retard. Iakov n’était pas moins fatigué que lui et pourtant, pendant que la salle, debout, applaudissait le cosmonaute à la mine réjouie et couvert, de l’organe de la parole à l’organe de la reproduction, de médailles du monde entier, Rappoport eut le temps de dicter la première page : «Au nom de mes camarades pilotes-cosmonautes et en mon propre nom… Je me souviens comme si c’était hier du premier vol dans l’espace… Les aiglons apprennent à voler… » Un homme du service d’ordre avec un brassard rouge apporta cette page à Gagarine et, tandis que celui-ci la lisait du haut de la tribune, Rappoport dictait la seconde; mais il ne l’avait pas encore achevée quand Gagarine, qui avait terminé, se tourna vers le présidium. La salle se mit à applaudir.

Tiajelnikov, le Premier Secrétaire du CC du Komsomol, sortit en personne dans le couloir pour voir ce qui se passait. Il se posta près de Rappoport occupé à marmonner quelque chose à l’intention de la dactylo, et observa le processus avec intérêt.

«Un embouteillage ? demanda-t-il.

–Vous me dérangez, fit Iakov. Retournez à votre présidium.

– Bon, bon ! » fit Tiajelnikov, embarrassé. Et il retourna à sa place.

La salle applaudit jusqu’à ce que le service d’ordre eût apporté la seconde page à Gagarine. « Aujourd’hui, au moment où notre Parti et tout notre peuple soviétique…» La salle, disons-le, retenait son souffle. Pendant ce temps-là, Rappoport dictait la troisième page. « Vous venez sans doute d’entendre beaucoup d’interventions intéressantes et utiles, mais vous êtes fatigué. Aussi me permettrez-vous d’être bref… Je vous souhaite…»

Après la réunion, Rappoport ramassa en bougonnant une copie des interventions qu’il venait de dicter (cela servirait à enrichir son Piiama). Sa mauvaise humeur avait une raison. À la suite d’une directive d’en haut, les cafétérias et les kiosques où l’on vendait des produits introuvables dans le commerce avaient été fermés, car tout le monde quittait la salle pendant les séances pour se presser aux comptoirs. On avait donc distribué à chaque participant un coupon donnant droit à quelques produits rares, à retirer après le meeting. N’étant pas un participant, Iakov n’avait pas eu droit à un coupon.

Gagarine passa près de lui, s’arrêta et revint.

«C’est toi qui as écrit mon discours?

–Ben, ouais.

–L’essentiel, c’est de faire court. Ça se lit en deux coups de cuillers à pot, quelques applaudissements, et le tour est joué.

–Tu parles d’un problème, alors qu’y a rien à la cafète ! (Iakov n’arrivait pas à s’abstraire de son problème).

–Quoi ? Bon, viens avec moi. »

Gagarine conduisit Rappoport au banquet et le fit asseoir à côté de lui. Il lui remplit lui-même son premier verre. Autour d’eux trônait tout le présidium. On prononçait des toasts par ordre hiérarchique. Rappoport trinquait avec tout le monde, se levait quand tout le monde se levait, mais ne buvait pas. Depuis ses séjours dans les camps, son estomac était dans un état dramatique. S’il n’y avait pas eu Assia pour lui faire boire, tous les matins, l’eau de cuisson d’une bouillie d’avoine et chaque soir de la gelée liquide, Iakov, avec son ulcère flottant à l’estomac, son cholestérol, son éternelle constipation et ses hémorroïdes cauchemardesques, aurait passé sa vie dans les hôpitaux.

«Mais dans ce pays, pour aller se faire soigner à l’hôpital, il faut avoir une santé de fer», avait-il l’habitude de dire.

Beaucoup de gens citent cette sentence pleine de sagesse sans savoir que son auteur n’est autre que Rappoport. Heureusement, autour de la longue table couverte de délicieuses victuailles, on buvait bien et personne ne faisait attention au Plus Grand Abstinent de notre époque. S’efforçant autant que possible d’éviter les plats épicés, il se délectait des mets rares qu’il n’avait pu s’acheter à la cafétéria. Hélas, le cosmonaute, spécialement sélectionné et entraîné pour son vol dans l’espace, avait un oeil plus perçant que ne le supposait Iakov.

«Pourquoi tu ne bois pas? demanda-t-il en lui passant un bras autour des épaules. Tu vas boire cul sec, et tout de suite. C’est un ordre d’en haut, pigé ? »

Il se leva, ne put étouffer un hoquet, calma les convives d’un geste de la main et déclara :

« Camarades ! Permettez-moi de porter un toast à l’homme le plus modeste d’entre nous. Nous ne le connaissons pas, mais lui nous connaît : il écrit tous nos discours. Je veux parler de… Comment tu t’appelles?

–Markov, marmonna Rappoport.

–À notre camarade Markov! Hourra!

–Tu sais parler sans papier ? s’étonna Iakov.

–Qu’est-ce que tu crois ? Que je fais semblant ? Allez, bois cul sec, tu n’as pas le droit de refuser ! »

Ce soir-là, grâce à Gagarine, Iakov Rappoport se sentit léger et joyeux. Comme les gens avaient raison de boire ! Dire qu’il était arrivé à cet âge canonique sans connaître ce bonheur. On se sépara. Lui seul n’était pas attendu par une voiture de fonction. Gagarine l’aida à marcher en le tenant sous les bras. Les chauffeurs de taxi reconnurent tout de suite le cosmonaute. Plusieurs d’entre eux foncèrent en ouvrant leur portière. Gagarine dit au premier :

«Salut, l’ami, reconduis ce cosmonaute chez lui. Il a un peu abusé. Tiens!»

Et il tendit au chauffeur un billet froissé de cinq roubles. Lui aussi était dans un état post-cosmique.

« Ah, mon cher Markov… dit-il d’un ton rêveur en embrassant trois fois Iakov. Je t’enverrais bien chez moi, dans mon village de Klouchino, dans le district de Gjatsk, rebaptisé Gagarinsk.

–Qu’est-ce que j’ai fait pour mériter ça ?

–Tu ferais un excellent président de kolkhoze : tu ne sais pas boire, mais tu sais tenir les hommes par les couilles.

–Heureusement que tu n’es pas Khrouchtchev, Youri, sinon j’y serais déjà.

– Allez, adieu, Markov!» Gagarine l’embrassa une fois de plus. «Tu m’aimes un peu, quand même ? Tiens, mon ami, prends ça en souvenir!»

Il arracha de sa poitrine quelque chose qu’il posa dans la paume de Rappoport et ferma ses doigts dessus. Dans la semi-obscurité, Rappoport porta la main à ses yeux.

«Mais c’est l’ordre de Lénine ! s’écria-t-il, effrayé. Il avait déjà été condamné une fois pour possession de médailles. Tu es fou?

–Garde-la, voyons ! J’en ai une centaine de chaque chez moi, dans des boîtes. Tu ne me crois pas? Viens me voir à la Cité des Étoiles… Par-tout où je vais, les gens m’embrassent, ils sont contents de me voir. Après, je m’aperçois qu’il me manque des insignes… Alors, par décision spéciale du Soviet suprême, on m’en a fabriqué des fausses. Quand on m’en chipe, Valka, ma femme, les remplace par de nouvelles, qu’elle frotte avec de la craie.

–Mais les médailles étrangères ?

–Ils m’en ont fait aussi. Ce n’est jamais que du cuivre et du verre. Qu’est-ce que tu croyais? Des diamants?.. Allez, rentre chez toi!»

À ce moment-là, Iakov aurait sans regret offert à Gagarine une de ses médailles authentiques. Mais celles que Rappoport avait reçues et indiquées dans la fiche de renseignements lui avaient été confisquées lors de sa deuxième arrestation, en même temps que les croix allemandes.

Assia entendit un bruit étrange. Son mari était assis sur une marche, l’ordre de Lénine sur la poitrine, et il grattait le mur avec ses ongles. Assia, toute malade qu’elle était, le porta sur son dos jusqu’à son lit. Très intelligente, très laide, très grosse et très bonne, Assia était la seule personne au monde qui fût dévouée à Iakov. Elle succomba en un an et demi à un cancer du sein. L’opération qu’elle subit trop tard (Assia n’avait pas osé parlé de sa boule), non seulement ne lui fit aucun bien, mais accéléra sa fin.

Après sa mort, Iakov se laissa aller, sans même s’en rendre compte. Il lavait sa chemise de moins en moins souvent, et son pantalon, il ne le repassait jamais. Les dactylos lui recousaient ses boutons, quant à ses chaussettes, il attendait qu’elles soient trouées pour en acheter d’autres et les changeait au travail, sous son bureau.

Or, un jour, il entra dans un magasin et demanda une chapka en fourrure. Sa vieille chapka avait rétréci et ne s’enfonçait plus sur sa grosse tête, et avec une simple casquette, il avait froid. Évidemment, il n’y avait pas de chapkas à vendre, mais on venait de recevoir un lot de chapeaux de fabrication anglaise d’une taille invendable; Rappoport fit la queue et en acheta un, car à cette époque, on achetait tout ce qu’on trouvait. Il ne soupçonnait pas les conséquences de son geste. Toute la rédaction de la Pravda des travailleurs discuta du nouveau chapeau de Markov. Chacun venait le voir, tâtait le chapeau, lui demandait de l’essayer et de marcher avec. Ce chapeau gris à ruban noir, tel qu’on en porte dans les enterrements en Angleterre, plongea tout Moscou dans l’extase.

La présence du nouveau chapeau fit ressortir les défauts de la toilette de Rappoport. On lui conseilla de s’acheter un nouveau costume (en ce moment, il y en a des pas chers, importés de Pologne), une chemise (on en trouve parfois, en provenance de RDA). On lui proposa de l’accompagner au magasin, de lui prêter de l’argent. Finalement, il s’acheta aussi, grâce à un piston, un manteau gris de Yougoslavie. Les dactylos se cotisèrent pour lui offrir, pour son anniversaire, une écharpe de Corée, verte à carreaux. Comme il manquait deux roubles, il dut mettre la main à la poche.

«Maintenant, vous pouvez aller n’importe où, camarade Iakov. Même à l’étranger, même à votre propre noce.

–À l’étranger, on ne m’y autoriserait pas, les filles. Quant à me marier, c’est moi qui ne me l’autoriserais pas. D’ailleurs, sachez que j’ai acheté tout cela pour la dernière fois, parce que je veux être enterré dans des vêtements convenables… J’espère au moins avoir le temps de rembourser mes dettes. Pourquoi a-t-il fallu que je me fasse coincer par ce chapeau ? Maintenant, il faut que je m’occupe de mes vêtements. Et mon travail, alors ? »

Mais bientôt, sous l’action des grands froids, le chapeau se recroquevilla, le manteau perdit son aspect neuf dans le métro, le costume se lustra, les souliers s’affaissèrent. Quant à la chemise de RDA, Markov en découpa le col rigide et la porta comme sous-vêtement, sous un pullover gris foncé, où les tâches ne se voyaient pas. Et tout rentra dans l’ordre.

Cela faisait trois ans que Rappoport avait enterré sa femme, mais il n’arrivait pas à s’en remettre. Le fait est qu’il l’aimait toujours autant et, quand il remplissait une fiche, il écrivait « marié », comme si elle avait été encore en vie. Et le fait que personne ne le lui ait fait remarquer illustre bien la confiance qu’on accorde aux gens, dans ce pays. Car, même en ce qui concernait son fils, les fiches de renseignements ne disaient pas la vérité.

Kostia était le fils du décorateur de théâtre Ivan Diédov, un ancien camarade d’Institut, et de sa femme Rita, une actrice qui ressemblait à une madone. Le couple avait été arrêté avant Rappoport. Et, au lieu de l’envoyer directement au centre d’accueil du NKVD, on oublia le petit MFTP (15) tout seul dans l’appartement. Les Rappoport décidèrent de devenir ses tuteurs, mais ne l’adoptèrent pas pour, Dieu l’en préserve, ne pas gâcher sa vie : on ne sait jamais !

À présent, Kostia avait vingt et un ans. Il ne vivait pas avec son père, mais venait le voir souvent. Iakov payait son loyer. Il louait une cuisine dans un appartement d’une pièce : les propriétaires étaient partis pour trois ans dans le Grand Nord, ils avaient enfermé toutes leurs affaires dans la chambre et louaient leur cuisine séparément, avec une banquette et une cuisinière au gaz, pour 35 roubles par mois.

Là encore, une déception attendait Iakov. Au moment où il terminait ses études à l’Institut, dans la spécialité de constructeur de barrages, son fils, Konstantin Ivanovitch Diédov, imprima un brusque virage à sa jeune vie.

Sa bande d’amis passait de temps en temps voir Iakov. Non, ce n’était pas des voyous, comme vous avez cru le deviner. Tous des fils de bonne famille. Ils apprenaient l’hébreu en se repassant les exercices. Quelque temps auparavant, Kostia était venu voir son père et avait lancé, depuis le seuil :

«Papa, tu pourrais pas me prêter quatre cents roubles ? On te les rendra plus tard. Les gars ont trouvé une encyclopédie hébraïque…

– Où veux-tu que je trouve une telle somme, mon fils? Tu sais bien que nous avons épuisé nos économies en cadeaux pour les médecins, quand ta mère était malade. Si ça peut encore t’être utile demain, je les emprunterai. Mais pourquoi as-tu besoin d’une encyclopédie ? Quand viendra la fête de Pourim, je t’expliquerai aussi bien…

–Tu es vraiment bizarre, papa. Toujours assez naïf pour croire que le premier avril, ils aboliront l’antisémitisme ? Et même si ça arrive, ce sera un poisson d’avril…

–Je ne le crois pas du tout, mon garçon. Mais toi, qu’as-tu besoin de tout ça ? Ton père et ta mère, par bonheur, étaient russes.

–Je crois te l’avoir déjà expliqué, père : ils ne sont pas mes parents. Ils ne sont pour moi que des gens sur des photos, rien de plus !

–Et même ! Tu es un komsomol, tu vas être bientôt ingénieur. Et ça compte plus que l’idéologie, ça. Peut-être que tu entreras au Parti, si, bien sûr, on ne t’a pas encore photographié aux alentours de la syna

gogue. Tu ne sais peut-être pas que pour un manuel d’hébreu, le tarif est le même que pour activité antisoviétique ? Ou peut-être que tu veux tomber dans les filets du sionisme international ?

–Vois-tu, mon petit papa, c’est difficile à expliquer… Maman disait que les femmes russes de maris juifs se sentent juives.

–Tu veux te chercher un mari, mon fils?

– Ce n’est pas ça ! Mais j’ai honte d’être russe. Si tu m’avais adopté, ça aurait été beaucoup mieux.

–Non, pas beaucoup mieux ! Crois-moi, dans ce pays, il n’y a que pour les Russes que c’est beaucoup mieux.

–Et si je ne veux pas vivre dans ce pays? Mes amis ont au moins l’espoir d’émigrer. Toi et maman, en me déclarant comme russe, m’avez privé de cet espoir.

–Pardon, mon fils… Est-ce ma faute, à moi ? Je te demande une seule chose : sois prudent. Si tu oublies le danger ne serait-ce qu’une minute, tu connaîtras mon destin. Tiens, regarde!»

Iakov remonta sa chemise d’un mouvement brusque et, tournant le dos à Kostia, il lui montra des zébrures rouges.

« C’est le chef de l’unité d’éducation culturelle qui m’a caressé avec sa ceinture à boucle métallique, le jour où, en énumérant, pour le journal mural, tous les peuples amis constituant notre pays, j’ai cité les Juifs…

– Ces cicatrices, je les ai vues cent fois.» Kostia donna une petite tape sur le dos de son père et fit redescendre la chemise. «Mais maintenant, toi-même…

–Moi, fiston, je bavasse et je leur crache dessus, parce que je n’ai rien à perdre. Je suis dans ma sixième décennie, et je suis un vieux décrépi. Je ne suis pas un homme, même avec un petit h. Si on y réfléchit, je ne suis même pas un Juif.

–Si!

– Bon, va pour juif! Quel que soit le côté des barbelés où je mourrai, ça m’est égal. Du haut d’un mirador, on peut tirer des deux côtés. Mais toi…

–De nos jours, on ne met plus les gens en prison comme ça !

–Il sait ça, lui ! Peut-être qu’on ne met plus autant en prison. Et alors ? Ça veut simplement dire que le régime hors de la prison est devenu un peu plus carcéral, voilà. Alors, écoute ton vieux père : mieux vaut rester dans son coin sans bouger et…

–Et sans piper mot, hein? Merci bien!

– Est-ce que je cherche à te faire changer d’avis, Kostia ? Mais je t’en supplie… La prison, ce n’est pas pareil que l’air libre !

– D’accord! Ne crains rien, mon Juif préféré!»

Rappoport affirmait que si, pour chaque fiche de renseignements, curriculum vitae et certificat remplis et composés par lui sur lui-même, on l’avait payé ne serait-ce qu’au tarif moyen appliqué à la Pravda des travailleurs, il aurait pu s’acheter une datcha. Et pourtant, en dépit de son manque d’amour pour les fiches de renseignements, il répondait avec joie à certaines questions. Par exemple, c’est sans hésitation qu’il écrivait qu’avant 1917, il n’avait pas fait l’objet de poursuites judiciaires et n’avait pas servi dans les armées blanches, car à peu près à cette époque, il était en train de naître.

«Je suis le jumeau de la révolution d’Octobre, disait-il en se présentant. J’ai annoncé le début de l’Ère Nouvelle. Et vous? Avant ou après?»

Il n’avait pas été non plus membre d’un autre parti, puisqu’il ne pouvait pas y avoir d’autre parti, dans ce pays. Il regrettait profondément la disparition récente du paragraphe qui demandait : « Avez-vous eu quelques hésitations dans l’exécution de la ligne générale du Parti?» Car, à cette question, le communiste Rappoport pouvait répondre avec orgueil et une fermeté sans faille, à toute heure du jour et de la nuit, à n’importe quelle période de l’histoire : «Jamais!» S’il avait eu quelques hésitations, c’était, pour ainsi dire, en suivant celles de la ligne générale.

Mais les autres paragraphes de ces interminables questionnaires lui pesaient, car ils l’obligeaient à vivre avec des contre-vérités. Ce n’étaient pas ces contre-vérités qui lui pesaient. Mais, pour tous les autres mensonges qu’il avait écrits dans sa vie, il ne n’avait eu que louanges. Alors que pour un mensonge dans une fiche de renseignements, il risquait la prison. Une fois, Iakov s’était trompé de ligne. Au paragraphe «membre du Parti», il avait écrit : «Jamais subi.» Il n’avait pas dormi de la nuit et au petit matin, il était sorti sans se raser, avait foncé chez le secrétaire général Kachine, avait corrigé sa faute et après ça, s’était pressé le coeur toute la journée.

«Sois un brave type, Rappoport ! lui disait-on quand on avait quelque chose à lui demander.

–Je suis avant tout un communiste, répondait-il, après seulement je suis un type.

– Laisse parler ta conscience, Iakov!

–Quelle conscience ? répliquait-il aussitôt. J’en ai deux : celle du Parti et l’autre, la mienne.

– La tienne !

– D’accord, mais n’oubliez pas que celle-là aussi appartient au Parti. En règle générale, il s’efforçait d’éviter d’agir, en repoussait le plus possible le moment, jusqu’à n’avoir plus le choix. En revanche, quand il s’agissait de donner un conseil, il était inégalable. Mais il ajoutait aus sitôt :

«Je ne t’ai rien dit, bien sûr ! »

Tel était Iakov (Yankel) Markovitch (Meyerovitch) Rappoport, connu des lecteurs de la Pravda des travailleurs sous le pseudonyme de Markov.

Traduit du russe par Marilyne Fellous.

Notes:
1. Dès le lendemain de la première mobilisation, le citoyen doit se présenter à Naro-Fominsk, au bureau de recrutement ou, au cas où celui-ci aurait été détruit, à l’école secondaire de Volokolamsk. (Pavillon collé dans le carnet militaire de I. M. Rappoport.) (N.d.A.)
2. Il prononçait toujours «se tremper» ou lieu de «se tromper», mais cela ne voulait pas dire pour autant «se mouiller». (N.d.A.)
3. Conseil des Commissaires du peuple, ou Conseil des ministres.
4. Siège du KGB, au centre de Moscou, où avaient lieu les interrogatoires.
5. Poète russe (1891-1938).
6. Le Septième département de la Direction Politique du Front travaillait en direction des troupes et de la population ennemies.
7. PIP : Puissante Installation Parlante. L’auteur profite de cette occasion pour remercier L. Kopelev pour ses conseils dans ce domaine. (N.d.A.)
8. «Camarades! Nous sommes de la compagnie de la propagande! Mission spéciale du Haut Commandement. Je n’ai pas le droit d’en dire plus. Nous devons arriver aujourd’hui même à l’arrière des Popofs… Mais avec ces satanées routes ! Aidez-nous ! Tous ensemble ! De toutes vos forces ! Le soldat allemand doit vaincre la route merdique des Russes! Un, deux!» (N.d.A.)
9. Le KGB de l’armée. Son nom vient de Smert chpionam : mort aux espions.
10. BAM : Baïkalo-Amourskaïa magistral : grand chantier qui débuta en 1974 et fut mis en exploitation en 1989. Seule la ligne Komsomolsk sur Amour – Taïchet fut construite dans les années 1950.
11. Parodie d’une chanson célèbre à l’époque : «Notre locomotive, fonce en avant/À la commune, fais un arrêt/D’autre voie, nous n’en avons pas/Entre nos mains, nous portons un fusil.»
12. Document où étaient indiqués le séjour en camp et l’interdiction de séjourner dans les grandes villes.
13. Par analogie avec les «deux fois héros de l’Union soviétique», qui avaient reçu deux médailles de héros. L’humour populaire appelait ainsi les Juifs qui, selon la propagande officielle, avaient quitté l’URSS pour Israël et en étaient revenus.
14. Refrains populaires grivois ou impertinents en quatre vers, souvent improvisés et interprétés lors des fêtes paysannes.
15. Membre de la Famille d’un Traître à la Patrie. (N.d.A.)

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Iouri Droujnikov. Des anges sur la pointe d'une aiguille. Roman. Fayard, Paris, France.