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Critique
Nouveautés
Auteur de romans et d'essais, dont une biographie de Pouchkine, Iouri Droujnikov, considéré comme dissident pendant quinze ans, a émigré en 1987 aux États-Unis, où il enseigne à l'université de Californie.
Des anges sur la pointe d'une aiguille : À la fin du mois de février 1969, Igor Makartsev, le rédacteur en chef de la Pravda des travailleurs, quotidien du comité central du Parti communiste de l'Union soviétique, s'écroule devant le Kremlin, victime d'un infarctus. A l'origine de ce malaise, un samizdat déposé par un inconnu dans son bureau. Ecrit dans le sillage du printemps de Prague, et d'abord diffusé sous forme de samizdat, ce roman montre comment l'URSS, à peine délivrée de la tyrannie stalinienne, se trouve progressivement soumise à l'autorité du KGB. Roman traduit du russe par Marilyne Fellous.
Patrick Raynal
Lecture Politique
" Des anges sur la pointe d'aiguille "
Une minute avant de s'écrouler en pleine rue, victime d'un infarctus, le 26 février 1969, Igor Makartsev, rédacteur en chef de la Pravda des travailleurs, était un homme à la fois comblé et inquiet. Comblé comme peut l'être un homme de cinquante-sept ans, bien installé sur la trajectoire ascendante d'une carrière habilement menée, qui l'a déjà porté sans encombre vers un poste envié bénéficiant de tous les avantages de la nomenklatura et qui, suprême consécration, est en train de lui assurer, dans un fauteuil, une élection au Comité central du Parti. Inquiet comme se doit de l'être un apparatchik qui a laissée dans ses tiroirs un manuscrit étrange, un samizdat a n'en a pas douter, manifestement déposé sur son bureau par un inconnu mal intentionné. Le texte se présente sous l'aspect d'une traduction des récits de voyage en Russie du marquis de Custine qui, bien que rédigés en 1839, se lisent, cent trente ans après, comme un brillante critique du régime soviétique. Non seulement l'irruption mystérieuse de ce manuscrit sulfureux sur le bureau du rédac chef de l'organe officiel des travailleurs est en elle-même dangereuse, mais sa lecture ébranle si profondément la foi marxiste-léniniste du futur membre du Comité central du Parti communiste de l'Union soviétique, qu'il en a des hallucinations : au cours d'une nuit de lecture fiévreuse, il voit Custine, en costume d'époque, lui apparaître et s'installer dans un fauteuil pour commenter son texte avec lui…
Ecrit et publié sous le manteau en Union soviétique entre 1969 et 1976, Des anges sur la pointe d'une aiguille est, lui, un authentique samizdat ; une de ces œuvres fantômes qui se sont longtemps propagées sans jamais exister et qui, voyageant de main en main sous le couvert d'une clandestinité souvent précaire, ont du maintenir, en dépit du risque de déportation, l'honneur et la liberté de la littérature russe. Mais, ni le jugement de Soljenitsyne, qui le considère comme " essentiel ", ni celui de l'Unesco, qui l'a consacré meilleur ouvrage contemporain traduit, ne suffirent à expliquer le frémissement qui s'empare du lecteur dès les premières pages des Anges… Entrer dans le roman de Iouri Droujnikov, écrivain reconnu et dissident notoire émigré depuis aux Etats-Unis, le condamne illico à un nouveau et long voyage dans l'imaginaire imprévisible d'un peuple plus que tout autre expert dans l'art de restituer sa propre histoire dans des romans où, et c'est le moins qu'on puisse dire, il ne cherche jamais à se donner un beau rôle.
En l'absence du patron, son adjoint Iagoubov cherche immédiatement à lui piquer sa place. Jusque-là, et quel que soit le type de société mis en scène, rien que de très normal. Mais on ne prend pas le contrôle d'un journal comme on le fait d'un régiment de bidasses. Les journalistes, même en Union soviétique, sont des gens susceptibles, et Iagoupov sait que la publication d'un quotidien s'appuie sur une mécanique d'autant plus fragile que chaque employé en est un rouage essentiel. C'est à l'exploration de cette mécanique que Iouri Droujnikov nous invite. L'arrivée de chaque personnage (dix-huit en tout) est précédée par sa fiche du KGB, suivie immédiatement d'un court chapitre d'écrivant la vraie vérité de cette fiche. Une fois leurs deux vies cousues ensemble, les personnages peuvent se glisser dans le corpus du roman et, tout encombres de leur passe où se bousculent amours, vices, convictions, secrets, courages et lâchetés, s'y débattre et tacher crânement soit de rester debout, soit de se " décourber ", en dépit de cette certitude intime qui souffle à chacun son destin est déjà dans la tenaille des services secrets.
Car, malgré l'impitoyable reprise en main de Iagoupov et le raidissement qu'elle impose à l'ensemble du journal, le manuscrit interdit continue a circuler, plongeant dans l'émoi le personnel, qui, à défaut de comprendre ce qui se passe, s'agite, bavarde et attend le retour du patron comme on marmonne un prière. A croire qu'ils sont on oublié l'histoire de leur pays, où chaque parole, chaque geste finit toujours en caractères gras dans un acte d'accusation quelconque. Se méfier de tout dans un régime entièrement contrôlé pare les services secrets exige une force et une obstination qui sont précisément l'apanage des services secrets. Et c'est eux qui, brutalement échaudés par le Printemps de Prague, rabotant tout ce qui dépasse, ont entrepris de faire progressivement glisser le pouvoir des mains du PCUS dans celles, plus avides de pouvoir absolu que ne l'a jamais été la tyrannie stalinienne, du KGB.
Eblouissante démonstration de lucidité et d'intelligence politique, Des anges sur la pointe d'une aiguille est aussi un véritable chef-d'œuvre de construction romanesque. Chacun des personnages, de la femme de ménage à un Leonid Brejnev étonnamment bonasse, y tient son rôle et fait tout ce qu'il peut pour interpréter sa vie en évitant la facilité de la tragédie. Toujours dense, souvent drôle, parfois même joyeuse, l'écriture de Droujnikov jongle en permanence avec la gravité légère de Molière, l'ironie mordante de Swift, la rhétorique décapante de Zinoviev et le foisonnement épique d'Axionov ou de Pasternak.
Pour ceux qui auraient encore des doutes sur la nature actuelle du pouvoir en Russie, cette plongée au sein de la rédaction d'un journal soviétique à la fin des années 1960 est aussi une leçon d'Histoire. Elle démontre que la mainmise progressive du KGB, cette hydre aux multiples têtes, a été construite pour durer longtemps. Bien plus longtemps que n'importe quel mur, fut-il de Berlin.
Charlie Hebdo
Mercredi 6 Avril 2005
Thierry Cecille
Un mauvais rêve
Comment la lecture d'un samizdat provoque l'infarctus du rédacteur
en chef
de la " Pravda des travailleurs " ou la radiographie
burlesque de l'URSS de Brejnev.
L'actuelle saison russe, si elle mêle les hâtives
causeries du Salon du livre à la visite discutable et discutée
de Poutine, peut par ailleurs nous offrir quelques découvertes.
C'est bien de cela qu'il s'agit avec Droujnikov et l'on s'étonne
que ce roman, écrit entre 1969 et 1979, ait tant attendu pour
être enfin traduit. L'auteur nous est présenté
comme un " dissident " et on l'aurait deviné
: nul doute qu'en cette phase terminale du régime soviétique,
cette vaste fresque ne pouvait qu'irriter les vieux despotes
essoufflés. C'est que, pour dépeindre cette période,
Droujnikov, dans ces cinq cents pages, fait feu de tout bois :
comique, satire, fantastique social, maximes et analyses historiques
nous emportent en une sorte d'opéra-bouffe parfaitement mené.
Le roman, comme Guerre et Paix, s'ouvre sur une "
liste des personnages ", parodique sans doute mais aussi
bien nécessaire car, autour d'Igor Makartsev, rédacteur
en chef de la moscovite Pravda des travailleurs, communiste
fidèle et modèle, postulant au Comité Central,
s'agitent les membres de sa famille, ses collègues et leurs
proches, et nombre de dirigeants jusqu'au sommet : " l'homme
aux sourcils épais ", Brejnev, qui viendra à
son tour prendre sa place dans cette ronde. L'entrée en scène
de chacun de ces personnages est l'occasion d'une présentation
biographique de longueur et de forme variables (curriculum pour une
demande de passeport, fiche de renseignements professionnels, rapport
du KGB...) qui permet un élargissement chronologique ou
spatial : Droujnikov peut ainsi remonter du passé proche la
répression du Printemps de Prague ou l'envoi de conseillers
techniques à Cuba aux années de guerre, aux purges qui
précédèrent, et même jusqu'à
l'accession au pouvoir de Staline.
De même et l'on ne peut s'empêcher de penser ici à
l'ironique, et diabolique, Maître et Marguerite de
Boulgakov le samizdat qui provoque l'infarctus de Makartsev, et les
multiples péripéties qui suivront, n'est en fait qu'un
exemplaire de La Russie en 1839 du Marquis de Custine, que la
lecture, angoissée et fascinée, ressuscite, "
homme de petite taille et d'âge moyen, habillé de façon
étrange pour notre époque ", déclarant,
pince-sans-rire, " cette fois-ci, instruit par mon amère
expérience, je me suis introduit dans votre pays par la couche
d'ozone. Il n'y a, dans l'atmosphère, ni limiers
garde-frontières, ni douaniers voleurs ". Ce samizdat
passe de mains en mains, alors que les ambitieux tentent de
s'avancer, les amoureux de trouver une chambre qui puisse les
accueillir, les jeunes gens de s'émanciper et Makartsev de
reprendre pied dans ce réel qui s'est dérobé. La
société soviétique, en apparence figée,
est ainsi agitée de mouvements infimes et multiples "
comme dans un iceberg tout se passait sous l'eau "
où la vodka et les passe-droits sont des rouages secrets mais
essentiels.
Toute la gamme du comique se déploie ici, de la farce (épiques
beuveries ou scènes d'amour ridicules) à l'ironie la
plus amère, pour mettre au jour les failles et les glissements
de terrain d'un système qui s'effondrera bientôt sur
lui-même. La plupart des personnages travaillent ainsi à
la Pravda des travailleurs mais, dira Rappoport, inoubliable
Clappique cynique, grotesque et admirable à la fois, "
dans ce pays je n'ai jamais vu de journaliste ", puisque
leur rôle, en fait, " c'est de faire cocorico. Pas de
faire en sorte que le jour se lève ". Alors que la
censure se pare du titre grandiloquent de " Comité de
sauvegarde des Secrets d'État dans la Presse " et
traque le " sous-texte " et les "
associations non contrôlées ", il est décidé
d'interdire désormais l'adverbe " cependant "
dans les articles ! Alors que pour un général du KGB, "
l'idéalisme de sa jeunesse avait fait place au pragmatisme,
c'est-à-dire à l'art d'utiliser l'idéologie à
des fins de promotion personnelle ", Brejnev, quant à
lui, avouera : " Il n'y a que moi qui n'aie aucun pouvoir. Je
dépends de tout le monde " et le seul plaisir de ses
nuits sera de parcourir en trombe, semant ses gardes du corps, les
rues désertes de Moscou !
Le matricule des Anges
Magazine indépendant de littérature
Avril, 2005
J. Sn.
L’auteur a choisi de faire proliférer
les comparses autour de son personnage principal, un patron de presse
à Moscou en 1969. Il a bien fait, chacun d’eux apporte
quelque chose à ce vaste et passionnant tableau de l’URRS
sous Brejnev. Paresse et servilité, humour et angoisse
: il faut de tout faire pour faire un comité central, et la
maîtrise de l'écrivain donne sa juste place à
chaque homme et a chaque imposture sans que se relâche
l’intérêt. L’excellence de la traduction
complète cette réussie.
Le monde des
livres Vendredi, 18 Mars 2005
Justificatif
Le rédacteur en chef de la « Pravda
des travailleurs », candidat ay Comité Central du Parti
communiste, sont il est un fidèle obsessionnel, est victime,
en 1969, d’un infarctus provoqué par son travail acharné
et la circulation clandestine d’un dossier gris, samizdat du
marquis de Custine revisité, la Russie en 1839. Il
est remplacé par son adjoint, disciple du KGB, et désireux
de durcir les règles de fonctionnement. La description de
l’ambiance au journal, de la dactylo au responsable du
personnel, des purs adeptes aux dissidents masqués, est le
prétexte à une acerbe critique, amère mais
humoristique, de la vie quotidienne en URSS et des rapports pesants
entre toute hiérarchie et ses subordonnés. Favoritisme,
concussion, échange de « bons » procédés,
vocabulaire à double sens où ce qui est tu pèse
autant que les paroles, rôle impitoyable de la police, méfiance
constante, vies parallèles sont autant de caractéristiques
d’un système réprouvé. Soljenitsyne est
plusieurs fois cité… dans ce long roman sarcastique
bien mené, paru en 1979 sous forme de samizdat.
Notes
Bibliographiques Livres Jeunes aujourd’hui Avril,
2005
Christine
Gomariz Droujnikov Rouge Satire
Salves
Russes. Pays invité du 25e salon du livre, a Paris, la
Russie se révèle, dans sa littérature, diverse
et très explosive. Tour d’horizon des plumes les plus
acérées.
A Moscou, en
1969, le pouvoir est aux mains de l’ « homme aux gros
sourcils » (Brejnev). Staline
est mort depuis seize ans, mais on est encore bien loin de la
démocratie. Au journal « Pravda des
travailleurs », le rédacteur en chef se retrouve
hospitalisé à la suite d’un infarctus, auquel a
contribué l’apparition d’un samizdat sur son
bureau. Texte révolutionnaire s’il en est,
puisqu’il s’agit du « Voyage en Russie »,
écrit en 1839 par le marquis Alphonse de Custine ! Pendant la
convalescence de Makartsev, qui voit apparaître le marquis a
son chevet, au journal la vie continue, entre histoires d’amour
et luttes de pouvoir, autour du manuscrit qui continue de circuler et
révèle les convictions de chacun… Ce
roman, lui même diffusé en samizdat au début des
années 70, est d’une formidable richesse. Il
est peuplé d’une foule de personnages, chacun introduit
dans le récit pas le biais de sa fiche du K.G.B. Le plus
fascinant ? Iakov Rappoport, juif, ancien du goulag
devenu le spécialiste du rewriting des discours et articles
d’officiels « incapables de mentir sans faire de fautes
d’orthographe ». Pendant les deux mois où
se déroule l’histoire, beaucoup de destins vont
basculer, le K.g.b va étendre son emprise, certains vont s’y
associer, d’autres choisir la dissidence. Tableau remarquable
de la société brejnévienne, avec sa répression,
son antisémitisme, sa paranoïa galopante, ce roman
hilarant et tragique, dans la tradition satirique russe, est un joyau
à découvrir.
Paris
Match Jeudi, 17 Mars 2005
Sept auteurs à
découvrir
C’est un chef-d’œuvre
du samizdat d’autrefois que ce récit d’une
confection parfaite où alternent les épisodes vécus
et les fiches du KGB, les deux vies cousues ensemble de chaque
Soviétique. Le rédacteur en chef de la Pravda
des travailleurs reçoit le même jour deux coups de
semonce du destin : un manuscrit interdit tombe mystérieusement
sur son bureau et une crise cardiaque la couche dans la rue. L’auteur
du manuscrit interdit, un certain marquis de Custine, viendra même
visiter ses rêves. Texte dans le texte, destins dans la
tenaille des services secrets, c’est toute l’humanité
qui se débat pour se « décourber
».
Temps Samedi, 12 Mars 2005
Agnès
Passot
Personnages fictifs et personnalités réelles
de l’URSS de Brejnev se côtoient dans ce roman, excellent
tableau d’une période où le système
totalitaire s’est mué en monstre bureaucratique sans que
cesse une répression d’autant plus arbitraire qu’elle
a perdu de sa force idéologique. La rédaction de
la Pravda des travailleurs est le théâtre de ce polar
politique en huis-clos. Un samizdat — traduction
de la Russie en 1839 de Custine, pamphlet anti-tsariste qui
s’applique de manière saisissante à l’URRS
— se met à
circuler, menaçant tous ceux qui l’ont en
main. L’infarctus qui frappe alors Makartsev, le
rédacteur en chef, n’est que la première des
réactions en chaîne que provoque le dossier fatal, qui
agit comme un révélateur de l’âme et des
intentions des personnages : Rappoport, vieux juif cynique qui
travaille à des articles de propagande mais ne croit plus à
rien ; Ivlev, jeune journaliste tenté par la dissidence ;
Iagoubov, qui remplace Makartsev après son infarctus et qui
symbolise la mainmise progressive du KGB sur la société
et même sur le Parti… Et puis il y a les femmes,
qui viennent pimenter le tout. Et il faut les voir, tous, pour sauver
leur peau, entrer avec plus ou moins de brio dans des manœuvres
hypocrites, dans la corruption et le mensonge. Car, comme la théorise
Rappoport, fin analyste de cet univers, seul les plus aptes à
manipuler la vérité s’en sortent —
et précipitent le destin
des autres. Mais si l’auteur dénonce bien ici le
mensonge comme le fondement du système soviétique, il
en use aussi comme d’un moteur romanesque, avec une efficacité
et un humour très fin qui allègent un propos d’une
lucidité redoutable.
Etudes Avril, 2005
Période
Glaciaire !
Trois chiens, un polonais, un russe et un
français discutent. Le chien français s’exclame :
« C’est fous, ce matin, j’ai dû aboyer pour
avoir ma pâtée. » Le chien polonais demande : «
C’est quoi, la pâtée ? »
Le chien russe : « C’est quoi, aboyer ? » C’est
vrai, l’histoire faisait déjà le tour de la
dissidence à la fin des années 1960, en URSS. Février
1969 : Igor Makartsev, rédacteur en chef de la très
officielle Pravda des travailleurs, s’écroule pas loin
du Kremlin. Infarctus. Cause : un drôle de manuscrit arrivé
clandestinement sur son bureau quelques jours auparavant. «
La Russie en 1839. Samizdat, 1969. » D’un certain marquis
Astolphe de Custine, carrément critique sur l’évolution
de la société autrefois russe, maintenant soviétique
! Un bon vieux pamphlet qui, à l’époque du tsar,
vous envoyait en Sibérie et qui, à notre époque
éclairée et progressiste, vous envoie… en
Sibérie ! Igor est remplacé par Iagoubov, émissaire
du KGB. Qu’importe, comme le dit Rappoport, rescapé du
goulag : « Qu’est-ce que la presse, partout ailleurs ?
Trois fonctions : informer, éclairer et distraire. Notre
mission à nous est nettement plus complexe : désinformer,
obscurcir et inquiéter. » Toute ressemblance, etc.,
etc.
Témoignage Chrétien Jeudi,
31 mars 2005
Laurent Bonzon L’ère
du grand mensonge Iouri Droujnikov : une saga
soviétique
Monument
de littérature clandestine, qui circulait à Moscou à
la fin des années 60, Des anges sur la pointe d’une
aiguille est avant tout un grand roman. Iouri Droujnikov y démonte
minutieusement la mécanique du mensonge, observant avec humour
et précision chacun de ses rouages, c’est-à-dire
les hommes et les femmes soumis (plus ou moins) au système
soviétique. Précieux et
passionnant. Au départ,
il y a un manuscrit. L’un de ces mystérieux samizdats
qui circule sous le manteau d’un coin à l’autre de
Moscou, alors soumis aux premiers grands froids brejnéviens.
Celui-ci est plus mystérieux encore puis qu’il fait
revivre le fantôme du marquis de Custine, auteur d’un
essai sur la Russie tsariste opprimée dans lequel il est
impossible de ne pas reconnaître celle soumise au pouvoir des
soviets. Avec cette œuvre du diable — qui
rappelle les fantômes racontés par Boulgakov à
l’époque de la terreur stalinienne dans Le Maître
et Marguerite — s’introduit
un grain de sable dans la belle et grande mécanique du
mensonge qu’est le pouvoir soviétique. Un monde
sous contrôle Première victime, Igor Makartsev,
sur le bureau duquel le manuscrit a fait son apparition. A la sortie
d’une réunion au Comité central, le rédacteur
en chef de la Pravda des travailleurs s’effondre à la
suite d’une crise cardiaque : « L’infarctus était
venu de nulle part, hors planification, telle une force qui, en
principe, dans la conception normale, matérialiste du monde,
ne pouvait se manifester. » A partir de là, le roman de
Droujnikov raconte comment, dans un monde sous contrôle, cet
accident de l’histoire a pu se produire, pourquoi ce cœur
d’apparatchik a finalement lâché. L’occasion
de découvrir le fonctionnement d’une presse idéologique
totalement soumise au pouvoir politique et chargée d’organiser
le mensonge, de découvrir toute une galerie de personnages
formidablement incarnés, des plus courageux aux plus lâches,
des plus désespérés aux plus
soumis. Makartsev par exemple. Comme tous les autres
apparatchiks du Parti, il a bâti sa carrière de
journaliste sur le compromis, la trahison, la manipulation, et vit
dans la peur permanente d’un retournement de situation. Son
fils rebelle, ses sensibilités idéologiques, sa
sympathie pour certains de ses collaborateurs, tout est sujet à
préoccupation. Certes, il occupe les sommets mais qu’y
a-t-il après ? « Seul les mouvements ascendant lui
procurait un sentiment de stabilité. Or, depuis quelque temps,
il avait perdu de la vitesse. Et, comme on le sait, il suffit de
s’arrêter pour glisser vers le bas. » Rude
perspective, assombrie encore par les jalousies et par la reprise en
main des rênes idéologiques par le KGB, au lendemain du
Printemps de Prague. Profession : menteur «
Est-il vraiment nécessaire de décrire nos problèmes
du moment, quand chacun sait qu’ils seront très bientôt
dépassés ? Plus généralement, à
quoi bon décrire nos défauts si, dans un avenir très
proches, ces défauts relèveront d’un passé
lointain ? » Tel est le nouveau credo du quotidien communiste
énoncé par le camarade Iagoubov, homme de main du KGB
et nouveau maître à bord du journal suite à la
défection du rédacteur en chef. Droujnikov excelle à
montrer comment les maigres espaces de liberté aménagés
par chacun au sein de la société vont se réduire
et comment les individus, soumis à une tension de plus en plus
forte, con réagir, continuer à vivre dans un système
qui ne leur prévoit pas de place, seulement une
fonction. Rappoport — «
Journaliste ? Je ne connais pas ce métier. Moi, mon métier,
c’est menteur. »,
Zakamorny — «
Nous les alcooliques, nous hâtons l’agonie, donc, nous
favorisons le progrès. », Ivlev — «
quand on nage à contre-courant, on est déporté.
Et personne n’est là pour remarquer l’exploit. »
tous les personnages de Droujnikov, lorsqu’ils prennent place
dans la mécanique, sont introduits par leur fiche
signalétique, établie à la manière du
KGB. L’écrivain distille l’inquiétude qui
les taraude et cette forme de joyeux désespoir qui fait d’eux
des personnages incroyablement romanesques et extrêmement
attachants. Sont roman est beaucoup plus que la satire d’un
système. Une œuvre essentielle sue la liberté et
la servitude.
Tageblatt Vendredi
18 mars 2005
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